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Charza Shahabuddin © Lou-Anna Ralite
Charza Shahabuddin © Lou-Anna Ralite

Charza Shahabuddin : « Le sujet de l'appropriation culturelle est un sujet très important. »

Produire peu, mais produire bien. Charza Shahabuddin, créatrice de la marque de slow fashion Charza, présente une centaine de pièces par an. Des pièces qu’elle dessine et dont elle sélectionne les tissus sur le marché Gausia, à Dhaka, au Bangladesh, et qui sont taillées et assemblées par des couturiers locaux. Une slow attitude qui se double d’un goût certain pour le slash : après des études à Sciences Po, Charza se prépare à une carrière dans la recherche en Sciences Politiques.

« Charza, certaines marques, dans le secteur de la mode, sont parfois taxées d’appropriation culturelle. Quel est votre point de vue sur la question, tandis que vos racines familiales sont au Bangladesh et que l’identité de votre marque est également liée à ce pays ?

— Le sujet de l’appropriation culturelle est un sujet très important. Mais très dangereux également. De nombreuses notions de sciences sociales entrent dans le vocabulaire courant mais ne sont pas utilisées à bon escient. Je me méfie notamment des jugements trop hâtifs et des personnes malveillantes qui se cachent derrière certaines de ces notions. 

 De mon point de vue, par rapport à ma marque, il n’y a aucun problème. Mes parents sont bengalis. Tous les ans, je me rends au Bangladesh. Les tissus que j’achète au Bangladesh viennent, à 80 %, d’Inde (j’aime beaucoup les cotons de Jaipur.) On pourrait peut-être me reprocher une appropriation culturelle vis-à-vis de l’Inde. Mais j’aurais tout loisir aussi de m’appesantir sur l’histoire complexe du Bangladesh et de l’Inde. Certes, je pourrais utiliser des tissus traditionnels bengalis, mais leur coût est bien supérieur et ils ne se travaillent pas de la même manière. Pour le moment, je ne privilégie pas ce type de tissu. Je le travaille seulement pour certaines pièces. Il est possible que lorsque la marque sera plus développée, je fasse davantage de pièces à partir de ces tissus (jamdaninakshi kantha notamment). 

 L’appropriation culturelle, dans mon secteur, c’est lorsque l’on va se forcer à aller chercher certains traits externes au créateur/créatrice pour créer une marque. Ou alors organiser un événement culturel qui met en avant une culture ou certains éléments de cette culture sans pour autant représenter la culture concernée par les personnes concernées. Cela peut être choquant de voir certaines marques vendre des saris ou des bijoux venant du Bangladesh ou de pays voisins à des prix extrêmement élevés. Cependant, bon nombre de créateurs qui utilisent des tissus de ces régions ont un lien avec elles, que ce soit leur propre histoire familiale ou celle d’un proche. 

 C’est pourquoi il faut être très prudent sur cette question, et ne pas juger trop vite. Je pense qu’il ne faut pas critiquer systématiquement la démarche des uns et des autres, sans connaître l’historique qu’il y a derrière. L’autre élément fondamental est celui de l’échelle de production et la popularité de la marque. Je pense à la pub Dolce&Gabbana où une mannequin chinoise mange des spaghettis avec des baguettes.  Cette publicité révèle un racisme conscient ou inconscient, je ne sais pas, des clichés effarants, mais surtout une grande maladresse dans la compréhension et la gestion de ces sujets, de la question culturelle et identitaire. À la différence d’une petite marque, j’attends des grandes marques plus de responsabilité, puisqu’elles ont les moyens d’engager des personnes pour réfléchir et communiquer sur ces sujets. 

 À propos de Charza, il n’y a véritablement qu’une personne qui a soulevé le sujet de l’appropriation culturelle, ce qui m’a plutôt fait rire. Mais en discutant avec cette personne, je me suis aperçue qu’elle ne connaissait pas le sujet et les nuances que comporte ce concept.

— Dans le manifeste de votre marque, vous insistez sur la notion de collectif. Comment est-ce que cela se matérialise ?

— Lorsque je parle de collectif, c’est au sens d’une aventure collective. Ce que j’entreprends, je l’entreprends rarement seule dans mon coin. Lorsque je vais sur les marchés ou chez les couturiers à Dhaka, je suis souvent accompagnée par ma tante ou par d’autres membres de ma famille. 

Juste en face du marché Gausia se trouve le couturier auquel je fais appel pour mes modèles femme. C’est un couturier que je connais depuis 20 ans. Ma tante faisait déjà faire ses habits chez lui lorsque j’étais enfant. Petit à petit, il s’est adapté à mes dessins, qui sont des dessins de robes pour la plupart ‘à l’occidental’, notamment sur la taille des robes ou des jupes. Au tout début, mon couturier pensait que je me trompais dans la taille des robes ! Nous en avons beaucoup ri ensemble par la suite. Dans le même immeuble, à l’étage supérieur, il y a plusieurs tailleurs qui travaillent à partir de mes dessins de bombers, de salopettes et de chemises. C’est important pour moi de continuer à mettre en avant l’artisanat bengali.  

Ensuite, revenue à Paris avec les pièces des collections, je travaille avec des ami.e.s photographes ainsi qu’avec des ami.e.s venues de tous horizons pour les shootings photo.  

De manière générale, dans ma relation aux autres, je préfère être dans la bienveillance et la gentillesse, dans l’échange, plutôt que de réprimander ou donner des ordres (sauf lorsque je suis pressée par le temps… !)  

— Vous avez été étudiante à Sciences Po. Est-ce quelque chose d’atypique que de devenir créatrice de mode après un tel cursus ?

— Ce n’est plus du tout quelque chose d’atypique. Il y a plus de 9000 personnes par promotion. Je connais de nombreuses personnes dont les carrières se sont tournées vers l’art, le cinéma, la musique, le théâtre, comme Agathe Charnet, que vous connaissez. Beaucoup de personnes ont, après Sciences Po, fait comme moi le choix d’avoir une double casquette. C’est quelque chose qui est particulièrement valorisé lorsque l’on est à Sciences Po, notamment à travers le foisonnement des activités associatives. 

 En parallèle de Charza, j’écris une thèse en sciences politiques. Je n’ai donc pas abandonné le pan politique. J’ai créé Charza après avoir été en situation de burn-out. Je travaillais depuis quelques mois dans une structure et cela s’est très mal passé. Plusieurs personnes de mon entourage m’encourageaient à créer des vêtements, parce que je ramenais déjà des pièces du Bangladesh et qu’elles trouvaient qu’il y avait un beau potentiel. J’ai franchi le pas fin décembre 2017 en créant Charza. À plus long terme, je souhaite poursuivre en parallèle une carrière dans la recherche et mon activité de créatrice avec Charza. 

Cela participe à mon équilibre. C’est un fonctionnement qui me convient très bien. Après avoir passé plusieurs heures dans mes travaux de recherche, j’apprécie le côté plus visuel et créatif de la mode. Mais si je ne m’occupais que de Charza , je pense que je serais malheureuse. 

 Actuellement, dans le cadre de ma thèse, je travaille sur l’islam au Bangladesh et la compétition dans la construction de ‘normes islamiques’, au niveau de l’État et certains groupes islamistes. Il s’agit d’analyser les processus de négociation, la violence étatique et la violence contre l’Etat, et comment ces normes sont produites et véhiculées et par quels procédés elles sont légitimées. 

 L’exemple que je pourrais donner est la place de la femme dans la société. Il est intéressant de comparer et d’observer une obsession sur la question de la femme, tant dans le discours islamiste que le discours nationaliste. Il faut donc plutôt regarder du côté d’une société patriarcale, où la religion est instrumentalisée.

— Comment vos travaux de recherche sont-ils perçus au Bangladesh ?

— Pas très bien, mais cela dépend du milieu. Le monde académique l’accueille avec bienveillance et intérêt. J’essaie cependant de m’inspirer de certains auteurs dans le domaine de la recherche. Ils parviennent à traiter de sujets délicats en adoptant un ton neutre, académique, et ainsi à développer des idées sans provoquer de réactions épidermiques. 

 Même au sein d’une partie de ma famille, au Bangladesh, je sais que mes travaux ne seront pas vraiment appréciés. Le rapport à la religion, à la politique est très particulier et le Bangladesh, rappelons-le, est un pays très jeune qui n’a pas encore pansé ses plaies de la guerre de libération.  J’essaie de ne pas trop y penser car cela me bloquerait dans l’écriture de cette thèse. 

 Pour réaliser mes travaux, je m’appuie sur une organisation non gouvernementale du Bangladesh avec laquelle j’avais déjà travaillé auparavant. Cette organisation est engagée dans deux domaines : l’égalité hommes/femmes et la protection de l’environnement. 

 J’ai connu cette institution lors d’un stage qui m’a sensibilisée à la question de l’exploitation des sols par l’élevage intensif de la crevette, opéré par des grands groupes internationaux, hollandais notamment. Sa présidente est une femme extraordinaire. Elle a tellement prouvé au fil de sa vie, elle a une telle aura, qu’elle a toujours bénéficié d’une certaine latitude de la part des différents gouvernements qui se sont succédé au Bangladesh. »

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