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Aline Deschamps, Beyrouth - photo Paul Fargues
La photographe et vidéaste Aline Deschamps, à Beyrouth. Crédit photo : Paul Fargues.​

Aline Deschamps : « Une photographie peut renverser tous les clichés. »

Aline Deschamps est une photographe et vidéaste franco-thaïlandaise actuellement basée à Beyrouth, au Liban. Parmi ses travaux : I’m Not Your Animal, témoignage du quotidien de femmes originaires de Sierra Leone, victimes de trafic humain et bloquées au Liban ; Luk Khrueng Generation, projet portant sur les personnes métisses thaïes ; Salam – the war in exile, à propos de Yéménites exilés à Paris, après avoir fui la guerre. Ce sont notamment les œuvres de l’artiste aborigène Richard Bell, déterminantes dans son cheminement, qui lui inspirent cette phrase : « Une photographie peut renverser tous les clichés. »

« Aline, vous êtes à la fois diplômée en Relations Internationales et en Arts Médias Numériques. De quelle manière s’est établi le lien entre ces deux domaines ?

— J’ai toujours eu un grand intérêt pour l’art, en général, et la photographie est venue à moi assez tôt parce que l’on m’a offert une caméra quand j’étais enfant. À côté de ça, les questions géopolitiques me fascinaient. Ado, mon rêve était d’avoir une carrière à l’international, et à côté d’être photographe professionnelle, à mes heures perdues. 

 Ma mère m’a conseillé de faire de ma passion mon cœur de métier, et non de le réduire à un à-côté. Je me suis tout de même consacrée à des études en Relations Internationales. 

 Je pense que la plupart des personnes qui suivent ce genre d’études ont une curiosité du monde et l’envie d’entreprendre des actions concrètes à l’étranger : en étant dans les coulisses des grandes institutions internationales, dans la presse ou dans les ONGs. 

 J’étais prise de cette même volonté, mais quand j’ai commencé à travailler je me suis heurtée à une réalité à laquelle je ne m’étais pas préparée : la vie de bureau. Petit à petit je me suis sentie emprisonnée, et j’ai compris que cela n’était pas pour moi. 

 J’ai fait le choix de refaire des études et de complètement changer de secteur professionnel il y a seulement 3 – 4 ans. Ma mère avait raison, il fallait faire de ma passion mon cœur de métier, mais surtout il fallait que ça colle avec ma personnalité.

J’ai toujours les mêmes aspirations, mais je me sens aujourd’hui plus libre et compétente à retranscrire une réalité sociale et à être engagée à travers des médiums comme la photographie. L’art permet d’envisager des problématiques sociales, sous un autre angle, de les faire ressentir différemment. Et je me suis rendue compte que c’était cette dimension créative qui me comblait.

Série "Les Grands Hommes" représentant des réfugiés en position de pouvoir, Aline Deschamps
Ranim, série « Les Grands Hommes » représentant des réfugiés en position de pouvoir, reproduit avec l'aimable autorisation de Aline Deschamps.
— Lorsque l’on regarde dans leur ensemble vos projets de photographie documentaire (notamment au sujet de femmes de Sierra Leone victimes de trafic humain et bloquées au Liban, ou de Yéménites exilés à Paris après avoir fui la guerre dans leur pays, ou encore des personnes qui habitaient dans le quartier des Sassi à Matera en Italie, et qui en 1952 ont été forcées par le gouvernement de quitter leur habitation), une notion transversale apparaît, la résilience. Qu’est-ce qui explique cette récurrence ?

— J’ai toujours été attirée par les histoires des personnes marginalisées, ou invisibilisées, sans trop savoir pourquoi. C’est lorsque je prends du recul sur mon travail que je perçois une ligne directrice entre mes différents travaux. Il est vrai qu’ils sont souvent liés à la résilience, et de fait aux déplacements forcés, à la migration et à l’exil. 

 C’est très certainement dû à la manière avec laquelle je me suis construite. À la double identité, française et thaïlandaise, qui est la mienne. Grandissant entre deux pays, ayant des membres de ma famille qui sont immigrés ou réfugiés politiques, cela m’a forcément influencée. 

 De mon travail documentaire, j’ai compris une chose assez récemment : tout ce qui est personnel est universel. 

 Quand j’ai commencé mon projet sur les luk khruengs (terme thaïlandais signifiant littéralement “moitié enfant” et désignant une personne métisse thaïe, ndlr) c’était par intérêt sociologique, mais aussi une véritable quête personnelle. Quand j’étais enfant, j’avais souvent l’impression d’être mise sur un piédestal en Thaïlande, alors que je pouvais être moquée pour mes origines asiatiques en France. 

J’avais besoin de savoir comment avaient grandi ces autres métisses, et de comprendre quel regard la société thaïe posait sur eux. Au final chaque témoignage recueilli dans ce projet était différent mais pouvait résonner avec mes expériences. Les questions de métissage, de discrimination, de nationalisme, etc, sont particulières en Thaïlande, de par son histoire et sa culture, mais ce sont des thématiques qui traversent bien évidemment les frontières et qui se retrouvent dans toutes les sociétés. 

En parlant de résilience et en interrogeant des communautés spécifiques, il y a une démarche qui part du personnel pour aller vers l’universel, et qui vise d’une certaine façon à révéler notre humanisme commun à travers les épreuves affrontées.

Helen, extrait de la série Génération Luk Khrueng
Helen, extrait de la série « Génération Luk Khrueng », reproduit avec l'aimable autorisation de Aline Deschamps
— Plusieurs de vos reportages photographiques vous ont confrontée à la douleur, au drame personnel. Comment parvenez-vous à vous préserver de cela ?

— C’est quelque chose que l’on apprend au fil de l’expérience. Lorsque l’on travaille sur des sujets sensibles, avec des personnes qui se trouvent dans une totale détresse humaine, il faut malgré tout parvenir à établir une certaine frontière à ne pas dépasser, pour se préserver. 

 Ceci, je l’ai notamment compris avec le projet I’m not your animal, au contact de femmes de Sierra Leone, bloquées au Liban après avoir été victimes de trafic humain. Des femmes plongées dans une situation de détresse économique, physique et mentale absolue. Il faut savoir dresser une ligne pour ne pas être submergée. Au début de ce projet, je me suis laissée embarquée émotionnellement. J’essayais d’aider sans poser de limites, et j’étais très stressée, au point de ne plus arriver à dormir et à manger. 

 C’est une expérience qui me servira pour la suite. Comme dans le travail social, je pense qu’on est obligé d’ériger un mur hermétique aux émotions pour pouvoir aider ou documenter au mieux des drames humains. 

Malgré la nécessaire distance qu’il faut pour établir pour effectuer un travail documentaire, je ne suis pas de l’avis de certaines écoles qui stipulent qu’il ne faut apporter aucune aide, même une bouteille d’eau, à des personnes en situation de détresse. Pour moi il faut être humain avant tout, cela n’empêche pas de retranscrire une réalité, au contraire. Je suis persuadée qu’un vrai contact humain et un travail sur le long terme permettent de témoigner d’une réalité qui n’aurait pas été visible sans cela.

Et c’est peut-être ça qui préserve réellement de la douleur. Documenter la face moins visible d’un sujet. Une employée de maison au Liban peut être victime d’abus mental ou physique, mais elle n’est pas que ça. Elle a aussi sa vie sociale, ses aspirations, ses relations familiales. Documenter son quotidien, avec ses joies réelles, permet de ne pas tomber dans une vision manichéenne du sujet. 

Employées de maison dansant sur la plage à Beyrouth, extrait de la série I Am Not Your Animal
Employées de maison dansant sur la plage à Beyrouth, photographie extraite de la série « I Am Not Your Animal », reproduite avec l'aimable autorisation de Aline Deschamps. Crédit photo : Aline Deschamps / Middle East Images.
— Quelle personne vous inspire ?

— Une personne m’a fortement influencée lorsque j’étudiais l’anthropologie en Australie, et par la suite, j’ai eu l’occasion de la rencontrer. C’est un artiste australien aborigène du nom de Richard Bell

 Les peuples aborigènes d’Australie ont été massacrés, empoisonnés, opprimés. Il y avait véritablement une volonté de génocide, dès que la colonisation de l’Australie a débuté. 

 Aujourd’hui les premiers peuples d’Australie sont encore marginalisés et les stéréotypes qui leur sont attachés sont très répandus : allant de “alcoolique du bush” à “noble sauvage”. 

 Les deux sont évidemment erronés et racistes, et la plupart des aborigènes vivent désormais dans les villes australiennes. 

 J’admire Richard Bell parce que, en un visuel, il a réussi à renverser les stéréotypes qui collent à son peuple. Pour commencer, il fait de l’art contemporain et non de l’art aborigène traditionnel, ce qui dénote avec les préconceptions courantes. Ensuite, il détourne des codes occidentaux, comme le pop art, pour faire une satire de la société australienne. En photo, il se représente assis sur une décapotable, en costard, coiffé d’un chapeau rouge, très bien habillé, et entouré de jeunes femmes australiennes, à la peau blanche, blondes, en bikini couleur or. Mis dans une position exagérée de pouvoir, il s’approprie ainsi, lui l’homme aborigène, le cliché de l’homme blanc “bling bling” australien. 

 Pour moi, alors étrangère dans le pays, cette image m’avait transcendée. Toute ma représentation issue de “l’imaginaire collectif” sur les aborigènes s’était écroulée. 

 Je me suis dit que l’image et les symboles pouvaient être plus percutants que mille mots. Une photo peut renverser tous les clichés. »

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