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Lova Siempre, performance, direction artistique, stylisme par Laura Villey. Crédit photo : Mario Simon Lafleur.​

Laura Villey : « Transformer des matériaux de récupération, les amener vers le merveilleux. »

Designer textile, créatrice d’accessoires, directrice artistique, scénographe, performeuse drag queen… Laura Villey nous ouvre les portes de son riche univers où se croisent, entre autres, les influences de la natation synchronisée, celle des costumes de carnaval et l’œuvre de Matthew Barney.

« Laura, parmi les sujets que vous explorez, il y a ceux de la transformation physique et de la deuxième identité, notamment avec la collection Transhybris en 2016. Quelle part y occupe votre histoire personnelle ?

Transhybris était mon projet de diplôme de designer textile, à L’École nationale supérieure de création industrielle (Ensci). Je ne voulais pas proposer quelque chose de classique. J’avais envie de travailler à la fois le costume et la performance. C’était quelque chose qui m’intéressait depuis longtemps. Ainsi que le rapport au fantasme, au désir, au corps de l’autre. Transhybris est aussi une référence à la natation synchronisée, que j’ai pratiquée pendant une quinzaine d’années. Cette discipline m’a énormément marquée, dans ma sexualité, car j’ai évolué exclusivement avec des femmes durant toutes ces années.

Il y avait aussi le côté très rigide de la représentation de la femme. Par moment, je me suis sentie enfermée dans mon corps. Je ressentais le besoin d’explorer et de libérer certaines choses. Lors de mes études à L’Ensci, j’ai découvert que ce sport était aussi pratiqué par des hommes. Et qu’il restait englué dans un carcan de genre, puisque les hommes ne peuvent jamais concourir contre les femmes. Avec Transhybris, j’ai voulu effectuer un mélange entre mon expérience personnelle, le formatage en tant que corps féminin, et la perception des hommes qui pratiquent cette discipline, en questionnant la manière de s’émanciper du carcan du genre.

Des thématiques reviennent souvent dans mes projets. La question de l’identité. La sexualité, l’érotisme, le fantasme. Celle du monstrueux, aussi. Il m’est arrivé de me sentir, et il m’arrive encore de me sentir comme un monstre qui ne trouve pas sa place en tant qu’être vivant et sexué, parce que perçue de telle ou telle manière. Dans Transhybris, j’ai transformé ces nageurs en monstres opulents, glitter, pailletés. Ceci pour montrer qu’il y a une véritable beauté derrière le monstre.

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Transhybris. Crédit photo (gauche et droite) : Mario Simon Lafleur.

— Quelles sont vos influences artistiques ?

— Mes inspirations puisent entre autres dans l’œuvre de Matthew Barney, sa manière d’aborder la question de la monstruosité. L’œuvre de Cindy Sherman, également, une artiste photographe et plasticienne que je suis depuis mes études. Son univers inspire mon travail sur le travestissement, et aussi mes performances en tant que drag queen. 

 Je vais beaucoup au théâtre et je suis très influencée par Romeo Castellucci, sa réappropriation de la tragédie classique. Et aussi par Angelica Liddell, Rodrigo Garcia, Philippe Quesne… 

 Au cinéma, j’apprécie les films de Bertrand Mandico, de Fellini, de Marie Losier, de Pedro Almodovar. Je suis également influencée par les rites carnavalesques, à travers le monde. Je m’intéresse à l’esthétique du costume, à la transformation. Au rite de passage : pendant une journée, la société consent le droit d’être ce que l’on veut. Cela me fascine.

Lova Lova Studio. Crédit photo : Laura Villey.
— Dans vos créations, vous utilisez des matériaux considérés comme « non nobles », des matériaux parfois récupérés. Est-ce que pour vous, être une créatrice, c’est être aussi une alchimiste ?

— Souvent, le budget que j’ai à ma disposition est restreint. Claude Lévi-Strauss a formulé une définition du bricolage que j’aime beaucoup. Pour lui, celui qui bricole, c’est quelqu’un qui ricoche et qui rebondit partout. Quelqu’un qui arrive à ses fins par des moyens totalement détournés. C’est tout à fait ma démarche. 

Parvenir à créer ce dont j’ai envie, en utilisant ce que j’ai sous la main. Transformer des matériaux peu onéreux ou de récupération, les amener vers le merveilleux. Cela ajoute au décalage, au détournement, à l’effet de surprise et de magie qui sont au centre de mon travail. À mes yeux, cela permet de gagner en valeur et en satisfaction. 

Le travail de Bertrand Mandico est très inspirant. C’est un cinéaste qui fait preuve d’un véritable génie du bricolage. Ses décors sont quasiment tous construits en carton-pâte. Marie Losier est une autre cinéaste qui excelle dans l’art du bricolage. Elle tourne ses films avec trois fois rien. Il y a de la texture, de la matière dans ses films. Cela apporte de la magie, de la poésie. »

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