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Lina Soualem realisatrice. photo par Safouane Ben Slama
La réalisatrice Lina Soualem. Crédit photo : Safouane Ben Slama.

Lina Soualem : « Il y a de multiples manières de raconter le réel. »

Lina Soualem est la réalisatrice du film documentaire Leur Algérie, lauréat notamment du prix Docs-in-Progress Award remis par le Doc Corner du Marché du film de Cannes, qui raconte l’histoire de ses grands-parents, immigrés algériens établis à Thiers, qui se sont séparés après 62 ans de mariage. 

« Lina, quelle part occupe la créativité dans la réalisation d’un film documentaire ?   

— La créativité est primordiale. Un documentaire de création est considéré comme une œuvre cinématographique, qui s’appuie forcément sur une narration, fictionnelle ou non. Dans le documentaire, on peut souvent utiliser des éléments de mise en scène fictionnelle pour transmettre le réel.   

Ce n’est pas une contradiction. Fictionnaliser le réel peut permettre de mieux transmettre son essence et son authenticité. Cela par des mises en situation pour parvenir à capter, avec la caméra, des choses dont on aurait été l’observateur dans la réalité. On doit aussi donner au réel la liberté de se montrer à nous.  

Il y a de multiples manières de raconter le réel. Cela peut être à travers une voix off, différents procédés de mise en scène, ou un montage entre diverses sources d’images. Chaque film a son propre procédé narratif, qui correspond à l’histoire que l’on veut raconter. Les choix artistiques sont parfois liés à des sensations.   

Pour Leur Algérie, le travail d’écriture s’est fait tout au long du processus de réalisation. Avant le tournage, pendant le tournage, et aussi pendant le montage. L’écriture a été remise en question à chaque étape, s’est enrichie.

— Vous avez suivi des études en Histoire et Sciences Politiques à la Sorbonne. La réalisation de films documentaires est-elle pour vous un moyen de toucher un public plus large, sur des sujets socio-historiques par exemple, par rapport à des travaux de recherche ? 

— Parfois, je me demande si je n’aurais pas dû continuer dans la recherche. Si je n’aurais pas dû écrire. J’ai pensé à d’autres façons de transmettre et d’échanger.   

J’ai finalement choisi le cinéma. Au fur et à mesure de mon parcours, je me suis aperçu que c’était le médium que je connaissais le mieux. Mes deux parents sont comédiens. C’est un milieu dans lequel j’ai grandi. Le cinéma était le médium qui m’inspirait le plus. C’est notamment par le cinéma documentaire que j’ai découvert le plus de choses qui m’ont influencée, intéressée ou marquée. Le cinéma m’a rattrapée, à travers le documentaire.   

Le documentaire m’a permis de combiner deux choses qui m’animent et me passionnent. La narration créative, c’est-à-dire raconter de manière fictionnalisée le réel. Et l’aspect socio-politique, c’est-à-dire raconter nos sociétés contemporaines et notre histoire, de manière plus créative que dans des travaux de recherche ou des documentaires historiques. 

— Le tournage de Leur Algérie s’est étalé sur 3 ans, avec plusieurs périodes de tournage. Était-ce un choix délibéré de votre part, le temps agissant comme un révélateur ?

— Leur Algérie est un film dans lequel je me suis lancée dans l’urgence. Mes grands-parents venaient de se séparer, après 62 ans de mariage. Je voulais comprendre. Compte-tenu de leur âge, j’ai eu peur que leur histoire ne sombre dans l’oubli. Je ne voulais pas rester toute ma vie face à un silence.   

En dépit de cette urgence, il y avait une nécessité d’accorder du temps, pour que les personnes filmées s’habituent à la caméra, se sentent à l’aise. Qu’on puisse ressentir leur évolution à travers le temps qui passe. Chaque tournage apportait de nouvelles idées. Au départ, mon grand-père ne parlait pas, réagissait peu. J’ai dû tenter et retenter plusieurs choses avec lui, sur une longue période. Finalement, j’ai trouvé une manière de le conduire à revisiter sa mémoire, en l’amenant dans certains lieux, en lui montrant certaines photos. Ceci en respectant certains silences, certains non-dits, car il est difficile de creuser dans la douleur que cache un silence. »

Un film documentaire de Lina Soualem. Produit par Marie Balducchi • AGAT Films & Cie. Photographie et son : Lina Soualem. Montage et collaboration artistique : Gladys Joujou. Sound design : Julie Tribout et Rémi Durel • Studio Obsidienne. Color grading : Christophe Bousquet. Co­-production : Making of Films (Algeria), AKKA Films (Switzerland), Doha Film Institute (Qatar), Al Jazeera Documentary Channel. Distribution France : JHR Films.

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