Les Détails

Le photographe et réalisateur Olivier Laban-Mattei. Crédit photo : Aude de Cazenove.​

Olivier Laban-Mattei : « Fouiller des sujets de société, s’affranchir de l’urgence. »

Du photo-journalisme, qui une dizaine d’années lui fit relater des événements majeurs à travers le monde, au sein de l’AFP, au documentaire, souvent à visée sociétale, qui a pris une place prépondérante dans son travail : Olivier Laban-Mattei est un photographe et réalisateur sans frontière géographique, de genre, de sujet. Au moment de cet entretien, il s’apprête à rejoindre le Groenland, avec son fils, pour un nouveau projet au long cours.

Cameroun. De jeunes Centrafricains jouent au football, le 15 octobre 2014 dans le camp de réfugiés de Borgop, au nord-est du pays. L’ennui et la dépression sont les principaux ennemis des personnes exilées. Le sport est ainsi un moyen d’évacuer son stress et d’oublier un peu ses soucis, le temps d’un match.

« Olivier, est-ce que votre expérience, notamment par la couverture de conflits armés, vous a incité à modifier votre gestion du risque ?

— Il n’y a pas de protocole, chaque situation ayant ses particularités. Cependant, même si chaque situation est différente, il y a tout de même, par certains aspects, des similitudes. On apprend à gérer les risques extérieurs. On apprend aussi à se gérer soi-même, c’est-à-dire connaître ses propres limites et savoir où l’on doit s’arrêter. 

L’expérience peut aussi, comme cela a été le cas pour moi, amener son lot de difficultés qui marquent au fer rouge. Et qui font que l’on redouble de vigilance. Ou qui conduisent à ne plus se confronter à certaines situations, ou à s’y confronter de manière différente. 

Par ailleurs, entrent en jeu les états d’âme, l’état d’esprit du moment. Les contraintes sont avant tout des contraintes logistiques. Partir seul, sans commande, sans filet, sans assurance, quand bien même on aurait l’expérience, reviendrait à se rendre plus vulnérable. Si l’on peut se délester de ces contraintes, si une entité les prend en charge, notamment d’un point de vue financier, il est certain que le photo-reporter aura l’esprit plus tranquille et pourra travailler plus sereinement.

Lybie. Des combattants rebelles fuient des bombardements de l'armée loyaliste, le 1er avril 2011 sur la ligne de front à quelques kilomètres de la ville de Brega.

— Lorsque vous vous êtes trouvé au plus près du danger, vous trouviez-vous dans un état d’hypervigilance, ou bien un lâcher-prise vous faisait-il transcender le contexte ?

Haïti. Un homme vote pour le prochain président haïtien, le 28 novembre 2010, dans un bureau de vote à Port-au-Prince, tandis que d'autres personnes se cachent et fuient environ 200 partisans présumés de Martelly détruisant les urnes.

— Je pense qu’il faut toujours se placer dans un état d’hypervigilance, afin de ne pas faire le pas de trop. Un photo-reporter, avant même de ramener des photographies de ses missions, doit se ramener lui-même, si possible en entier. 

Là encore, je ne peux pas effectuer de généralisation. Lorsque l’on se trouve sur une ligne de front, on sait globalement où se situent les deux camps, quel endroit il faut éviter. Quand on se trouve sur une scène de guérilla urbaine, où il n’y a pas de règles, où les fronts sont en mouvement, où les armes ne sont pas toujours conventionnelles, il convient de redoubler de vigilance, être encore plus attentif à ce qui se passe, remarquer les détails, prêter attention aux comportements.

Haïti. Des casques bleus traversent en courant un quartier présumé dangereux de Port-au-Prince, le 19 janvier 2010, quelques jours après le grand tremblement de terre qui a tué des centaines de milliers de personnes et fait autant de blessés.
— Faut-il se rendre invisible pour obtenir une photographie comme celle que vous avez prise lors de l’arrestation d’un homme, pendant le conflit en Libye ?
Lybie. Un homme d'origine tchadienne suspecté d'être un mercenaire à la solde du colonel Kadhafi est arrêté et emmené en vue d'être interrogé, le 1er avril 2011 à la sortie de la ville d'Aj Dabiya.

— Dans la photographie à laquelle vous faites référence, un Tchadien est capturé près de la ligne de front. Sa présence était suspecte aux yeux des rebelles shebab. À l’époque, un grand nombre de Tchadiens s’enrôlaient comme mercenaires aux côtés de Kadhafi. Je n’ai jamais su s’il s’agissait d’un espion, d’un mercenaire, ou d’un travailleur. À ce moment-là, je me trouvais au milieu des troupes rebelles, qui venaient d’accomplir une avancée significative, si bien qu’il y avait une ambiance portée sur l’euphorie. 

Je n’ai jamais eu de problème avec les rebelles pour travailler, parce que la présence de photographes étrangers les intéressait : ils voulaient montrer qu’ils gagnaient du terrain sur Kadhafi. 

Les personnes qui vivent un conflit armé savent très bien pourquoi les photographes sont là. Notre présence est liée à l’événement qui se déroule dans leur pays. Il n’y a pas besoin de se justifier. De surcroît, il y a rarement un seul photographe à un endroit donné. 

C’est beaucoup plus compliqué lorsque je pars dans un pays où il n’y a pas d’actualité particulière, dans le cadre d’un projet documentaire au long cours. Je dois souvent justifier ma présence, expliquer l’objet de mon travail. Prenons l’exemple de mon prochain projet : cette année, je pars avec mon fils au Groenland, durant 3 mois. Nous avons envoyé des mails à des Groenlandais pour leur expliquer notre démarche. Parmi les retours que nous avons obtenus, il y a celui d’une femme qui se trouve être l’arrière-petite-fille de l’auteur du premier roman d’anticipation au Groenland, lequel sert de base à notre travail. En substance, elle nous a répondu que seuls les Groenlandais avaient la légitimité de parler de ce qui se passe au Groenland.

— Certaines de vos photographies ont pour sujet une dépouille, je pense notamment à des victimes de l’épidémie de choléra en Haïti dans la série Aba Kolera, ou un homme décédé d’une blessure par balle dans la série Zenga Zenga. Pour vous, en tant que photographe, y a-t-il un avant et un après votre première photographie de dépouille ?
Haïti. Jean-Pierre Britus et Janette Jackson transportent dans une brouette leur mère, Kernilis St Jean (elle souffrait du choléra), à l'hôpital le plus proche, dans le bidonville de Cité Soleil à Port-au-Prince.

— On ne s’habitue jamais à photographier des morts, des personnes blessées, des personnes qui souffrent. C’est un choc violent pour un photographe. Le traumatisme qui en découle reste toujours le même que celui ressenti lors de la première fois. 

 À mon avis, effectuer ce type de reportage sur une trop longue durée, c’est faire un pas vers la folie. Qu’il s’agisse de journalistes, d’humanitaires, de militaires, toutes les personnes qui vivent ce genre de situation sont des éponges. Personne n’a de carapace. On peut supporter ce que l’on voit sur le moment, dans l’action. Mais cela finit toujours par nous retomber dessus. Lorsque l’on rentre, cela peut prendre plusieurs semaines, plusieurs mois, plusieurs années, et à un moment, il y a quelque chose qui cède. Cela s’appelle le syndrome de stress post-traumatique. 

De 2000 à 2010, j’ai travaillé au sein de l’AFP. Cinq premières années en Corse, puis les suivantes à Paris, lors desquelles j’ai commencé à couvrir des événements à l’international. J’ai quitté l’AFP en 2010. En 2011, j’ai travaillé en Libye, et également en Tunisie pour Le Monde. Puis je me suis mis en retrait de la couverture de l’actualité, pour me tourner vers le reportage documentaire. Cet angle me définit davantage que le côté news. Je suis devenu de plus en plus réticent à me rendre à un endroit pour seulement quelques semaines. À ne pouvoir rendre compte, avec une certaine partialité, que d’une réalité, parmi d’autres, qui est une réalité à un moment donné. 

J’ai modifié ma manière d’aborder les sujets. Fouiller des sujets de société, aller au fond des choses, s’affranchir de l’urgence, raconter pleinement une histoire, l’engrenage qui fait qu’un pays est arrivé à une situation donnée. J’ai également envie d’explorer d’autres modes de narration, en complément de la photographie, comme le film documentaire ou l’écriture. 

J’ai notamment passé un an et demi en Mongolie, où j’ai travaillé sur l’évolution de la société, par rapport au boom minier, au modèle économique, en traitant aussi de la pollution qui fait des ravages, notamment dans la capitale. Mon fils, qui avait 12 ans à l’époque, a passé le premier mois avec moi, là-bas. De notre séjour commun, nous avons coécrit un livre, où figuraient des photographies prises par chacun de nous.

Nalaikh, Mongolie. Des mineurs clandestins quittent leur concession après leurs douze heures quotidiennes de travail. Leur activité, bien qu’illégale, est tolérée par les autorités, qui ne peuvent offrir d’autres alternatives d’emploi. Elle est le fondement de l’économie de la région et fait vivre des centaines de familles.
Décharge de Narangiin Khogiin Tseg, Oulan-Bator, Mongolie. Plus d’un tiers de la population mongole vit sous le seuil de pauvreté. Cette situation favorise une économie parallèle, celle de la survie, celle de milliers de personnes qui n’attendent plus rien de l’Etat.
Vallée d’Ult, province de l’Arkhangai, Mongolie. Batjargal, un orpailleur clandestin. À l’aide de simples bassines et de pioches, les « ninjas » recherchent, aux abords des mines officielles, parfois au péril de leur vie, les quelques grammes d’or qui feront vivre leur famille.
— Vous évoquiez votre nouveau projet, avec votre fils, qui a pour cadre le Groenland. Quel va en être le sujet ?

— Aujourd’hui, mon fils Lisandru a 20 ans, il est en troisième année de Sciences Po. Nous allons travailler ensemble pendant 3 mois au Groenland. J’y ai effectué un premier repérage en janvier 2020. Cette année, c’est le tricentenaire de l’occupation danoise. Le premier colon danois est arrivé au Groenland en 1721. 

C’est une terre qui attise de nombreuses convoitises, de la part des grandes puissances. Elle est riche, entre autres, en uranium. Elle appartient toujours au royaume du Danemark, mais elle est autonome. Elle possède son propre gouvernement et a le pouvoir constitutionnel de devenir indépendante. 

Nous allons baser notre travail sur 300 ans après, un roman écrit en 1931 par un écrivain-politicien, qui a imaginé le Groenland en 2021. Dans ce roman, il a eu tendance à idéaliser son pays. Il voyait le Groenland comme un pays de cocagne, où l’éducation serait parfaite, où les gens voyageraient. 

L’idée est d’effectuer une comparaison entre ce que cet auteur a imaginé et la situation actuelle. Sachant que la société groenlandaise est actuellement dans une situation compliquée, avec une montée de la violence, beaucoup de suicides de jeunes, des problèmes liés à l’alcoolisme… Même si les Groenlandais représentent plus de 90% de la population habitant sur ces terres, ils restent souvent considérés comme une population de seconde zone par les Danois. 

Je vais réaliser un reportage de photographie documentaire, tandis que mon fils va écrire la suite de ce roman d’anticipation. Il va se projeter en 2051, qui selon de nombreuses analyses est le point de bascule à partir duquel, si nous n’avons pas réglé les problèmes écologiques d’ici là, la planète aura atteint une irréversibilité climatique. Il va notamment demander aux Groenlandais de se projeter dans leur propre vision du Groenland en 2051. 

Nous en tirerons un livre qui regroupera textes et photographies, ou bien deux livres, l’un de photographies, l’autre contenant les textes. Nous avons également prévu d’enregistrer nos discussions, en vue d’un recueil d’échanges entre père et fils, à propos de la transmission, de l’avenir, de ce que l’on laisse à ses enfants. »

(photographies issues d'un premier travail de repérage, au Groenland, en 2020)

Groenland. Des adolescents marchent en pleine tempête de neige dans une rue de Nuuk, la capitale groenlandaise, le 11 janvier 2020.
Groenland. Vue du vieux quartier colonial de Nuuk, le 16 janvier 2020.
Groenland. Une femme fait ses courses dans une rue de Nuuk, le 20 janvier 2020.

nb. Toutes les photographies accompagnant cette interview sont reproduites avec l'aimable autorisation de Olivier Laban-Mattei. Les légendes sont de la plume de ce dernier.

error: Contenu protégé contre le plagiat