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Le metteur en scène, écrivain et dramaturge Samuel Gallet. Crédit photo : Dan Ramaën.

Samuel Gallet : « Apprendre à s’aventurer dans la forêt des signes. »

Metteur en scène, écrivain et dramaturge dont les textes sont notamment publiés par les Éditions Espaces 34, Samuel Gallet cultive particulièrement une espèce menacée, l’imaginaire. Sa pièce Visions d’Eskandar est présentée à Avignon en juillet, au 11 Gilgamesh Belleville.

« Samuel, l’imaginaire occupe une place importante dans vos créations, qu’il s’agisse de la trilogie Eskandar ou encore de Conjuration. Quelle est votre définition de l’imaginaire ?

— L’imaginaire, ce sont toutes les représentations que se font les individus du monde dans lequel ils vivent. C’est cette force que l’on a en soi pour faire coïncider le réel (réel parce qu’il est là, ou réel parce que décrit comme tel par la société) et le magma intérieur d’images, de musiques, de paroles qui nous constitue. Cette force que l’on a pour se situer dans ce brouillage, dans cette tension entre le monde extérieur et le monde intérieur. C’est une action qui à la fois nous est donnée et que nous exerçons.

Il faut aussi, je pense, séparer l’imaginaire et l’illusoire. Nous sommes dans une société où l’illusoire occupe une grande place. L’illusoire, c’est ce qui nous trompe, ce qui fait que le regard que l’on porte sur soi-même, sur le monde, sur les autres, est une représentation erronée, qui nous enferme. L’imaginaire, au contraire, nous permet d’habiter le monde au mieux.

— Quelles menaces pèsent aujourd’hui sur l’imaginaire ?

— Une certaine uniformisation de la pensée. La manière dont on perçoit aujourd’hui le monde, selon des cases très précises, des catégories, des thématiques. Chaque individu est présenté à travers une identité close, stricte. Chacun a une place, et y est laissé. Dans le monde théâtral, dans l’art, par exemple, c’est quand on réduit une œuvre a sa thématique, à son sujet manifeste, son pitch.

Ce qui menace l’imaginaire, c’est la difficulté que nous avons à nous situer en dehors de la place qui nous est assignée. À la phrase : « Vous êtes ce que vous êtes », il faudrait, je crois, toujours pouvoir ajouter : « Vous pouvez aussi être autre chose. »

La manière dont les médias fonctionnent et la manière avec laquelle la parole est distribuée y participent. La dictature d’un réel incontournable et définitif exclut que les rêves, les utopies, tout ce que l’on invente sans preuve tangible, puissent être tout autant réels que ce qui est décrété comme tel.

Prédomine ce qui est immédiatement appréhendable, utilisable, ce qui rapporte immédiatement. Par exemple, l’école est aujourd’hui vécue comme quelque chose qui va permettre d’avoir un travail, de se ménager une place. En tant que parents, nous avons tendance à nous enfermer dans cette pensée, parce qu’il y a une peur de l’avenir.

Il faudrait permettre à chacun d’apprendre à s’aventurer dans la forêt des signes, d’avoir cette respiration, cette liberté.

— Vous déployez actuellement Conjuration, un projet de théâtre nomade qui implique le public dans une interactivité. De quelle manière suscitez-vous l’interactivité ?

— Conjuration part de la volonté de travailler sur la représentation de l’avenir. Pourquoi avons-nous tant de difficultés à imaginer un avenir qui ne soit pas marqué par la catastrophe ? Se pose également la question de la non-mise en commun de l’imaginaire, y compris des imaginaires négatifs.

Dans le collectif Eskandar, nous nous sommes dit que nous allions partir à la rencontre de personnes diverses, d’imaginaires et d’écosytèmes différents. Nous passons deux jours, ou un peu plus, dans un village, dans une ville. Ensuite, nous écrivons et répétons pendant trois jours.

Nous nous inspirons d’un ouvrage de Jerome Rothenberg, Les Techniciens du sacré, une anthologie de textes de peuples dits primitifs, quand la poésie avait une vocation à agir, notamment avec l’aspect performatif du poème chamanique, du rituel.

Compte-tenu des mesures sanitaires, la restitution se fait pour l’instant sous une forme radiophonique, reprise dans un podcast, et l’interactivité se met en place via un chat.

L’idée est que Conjuration soit une série de résidences, sur plusieurs années, et que les textes qui en sont issus, ainsi que les musiques et créations sonores, constituent une anthologie de conjurations, un spectacle où serait travaillée la dimension théâtrale.

Ce qui est troublant, c’est de constater combien les personnes que nous rencontrons sont heureuses de parler, qu’il s’agisse du rapport au monde du vivant, à sa disparition, à l’espoir, ou de choses plus anecdotiques. C’est le signe d’une société où il y a peu d’espaces d’écoute, en dehors de la psychanalyse ou de la psychologie.

Une autre réaction est la mélancolie. La perception d’une noirceur, dans notre proposition, sans que cela dérange la personne qui en fait part. Il nous paraît aussi important de travailler la question du désespoir qui est un des tabous de notre société actuelle, où il faut toujours être dans une forme de dynamisme, de volontarisme, de positivisme.

— Comment activez-vous, nourrissez-vous, en tant qu’écrivain et dramaturge, votre imaginaire ?

— Dans ma vie personnelle, je suis un grand lecteur. Et, dans ma vie professionnelle, dans la création théâtrale, il y a toujours un temps qui est consacré à la dramaturgie au sens strict : se plonger dans une masse de textes, des textes philosophiques aux textes scientifiques.

Je me suis aperçu, à travers mes lectures, qu’il y a un champ de force entre une littérature qui rend compte d’une mélancolie, d’un désespoir par rapport au monde tel qu’il va, et une littérature qui constitue un éloge de la beauté du monde.

Il y a aussi le voyage, certes empêché aujourd’hui, mais dont font partie les résidences de villes en villages. Des pas de côté par rapport à des réflexes. Pour moi, le déplacement nourrit un désir d’horizons, un désir d’expression, un désir de rencontre avec autrui. Et le désir est une des conditions de l’imaginaire. »

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