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Dan Ramaën photographie
Autoportrait de Dan Ramaën, lors de son road trip aux États-Unis, pour la série Looking for Walden.​

Dan Ramaën : « Je me suis laissé porter par le vent, qui a été un bon guide. »

Photographe des grands espaces et des espaces scéniques, Dan Ramaën évoque dans cet entretien son road trip aux États-Unis, sur les traces de Henry David Thoreau, dont il a tiré un essai photographique, Looking for Walden. Et, puisqu’il est question de s’aider du vent en guise de boussole, celui-ci nous conduit ensuite vers d’autres horizons.

Dan Ramaën, en quelques dates

2007. Dan rejoint la compagnie théâtrale L'unijambiste. Une collaboration qui aboutit notamment au projet Inuk Expedition, en terre réservée inuite, en 2014.

2011. À la demande de Olivier Mellano, réalisation du moyen métrage How we tried a new combination of shades, sur la pièce symphonique How we tried a new combination of notes to show the invisible or even the embrace of eternity.

2015. Il rejoint la compagnie Dérézo, avec laquelle il collabore jusqu'en 2018.

2018. Artiste associé à La Commanderie - Arts Visuels, pour deux saisons.

2020. Looking for Walden, essai photographique d'après l'œuvre de Henry David Thoreau.

2021. Dan rejoint le collectif Eskandar, avec lequel il travaille actuellement sur le projet Conjuration.

« Concernant votre essai photographique Looking for Walden, pour quelles raisons avez-vous choisi une forme itinérante, celle d’un road trip, plutôt qu’une forme sédentaire, comme celle de l’expérience vécue par Henry David Thoreau au bord de l’étang de Walden ?

LookingForWalden_DanRamaen
WALDEN POND CONCORD - MASSACHUSETTS - Série Looking For Walden, par Dan Ramaën.

— J’ai passé une semaine complète près de l’étang. Rien n’était planifié pour les quatre autres semaines de mon voyage. Le hasard de la météo et des rencontres m’a entraîné dans un road trip de près de 7000 kilomètres. En me plaçant dans les traces de Thoreau, cela m’a envoyé dans d’autres Etats, des plages de Cape Cod dans le Massachusetts jusqu’en Louisiane, où le thème de l’esclavage est très présent. Je me suis aussi arrêté dans les Great Smoky Mountains, où se trouve une réserve Cherokee, ce qui revêtait du sens, Thoreau ayant travaillé sur la question des Indiens. Je me suis laissé porter par le vent, qui a été un bon guide. C’est ainsi que cette série Walden est devenue Looking for Walden.

HILLBILLIES - NORTH CAROLINA - Série Looking For Walden.

Ce voyage s’est révélé être un retour aux sources. Je me rendais très tôt au bord de l’étang pour prendre des photographies avec le lever du soleil, puis le temps s’oubliait totalement. Je n’avais aucune contrainte. Tout était lié à la prise de vue, rien de plus. À un moment, j’ai eu un flash. Quand j’avais une douzaine d’années, je me rendais seul au bord d’un petit étang, dans une forêt près de chez moi, le plus souvent le mercredi après-midi. J’y ai réalisé mes premières photos. Mes amis ne comprenaient pas vraiment ce que j’allais y faire. En me trouvant au bord de l’étang de Walden, certes les arbres étaient plus grands, certes l’étang était plus étendu, néanmoins je me suis trouvé à refaire ce que je faisais 40 ans plus tôt.

GREAT SMOKY MOUNTAINS - CHEROKEE INDIAN RESERVATION - TENNESSEE - Série Looking For Walden.

Me rendre au bord de cet étang, c’était aussi convoquer des fantômes. Cela faisait deux ans que j’entendais parler de Thoreau lors des résidences de la compagnie de David Gauchard, L’unijambiste, pour Le temps est la rivière où je m’en vais pêcher. Je pense que cela m’a nourri. À un moment, j’ai eu envie de créer mon propre Walden, comme s’il s’agissait de quelque chose en suspens. Je ne suis pas un spécialiste de Thoreau. J’avais, je pense, compris l’essence de ses propos, mais je voulais compléter cela en me rendant sur place. C’était davantage l’invisible qui m’intéressait, plutôt que l’histoire de Thoreau.

AMISH COUNTRY - PENNSYLVANIA - Série Looking For Walden.

J’ai aussi continué à travailler sur l’idée du « momentané », qui est pour moi une version étendue de l’instantané. Effectuer une prise de vue plus lente. C’est comme si je passais plus de temps avec le sujet. Comme un film qui serait réduit à une seule photographie. Le quart de seconde ou la seconde, voire la minute quand il fait nuit noire, le temps passé ne me paraît pas anodin, cela me donne l’impression de réaliser une photographie où il reste une trace de la présence du sujet, comme une rencontre. Cela me permet de restituer une sensation, liée aux éléments, aux conditions climatiques. Par exemple, lors d’un matin brumeux.

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CAPE COD - MASSACHUSETTS - Série Looking For Walden.

— Vous avez travaillé avec plusieurs compagnies de théâtre, dont L’unijambiste et le collectif Eskandar. En préambule de cette interview, vous me disiez apprécier la liberté de création que vous avez eue lors de la réalisation de making-of ou de carnets de voyage, comme ceux réalisés à La Réunion pour Maloya, ou en terre inuite pour Inuk. De quelle manière faites-vous se rencontrer votre regard et celui de la compagnie ?

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Série Inuk, par Dan Ramaën.

— Les personnes avec lesquelles je travaille, dans le théâtre, sont avant tout poètes ou musiciens. Il y a une certaine connivence entre nous. Que ce soit avec David Gauchard, Olivier Mellano ou actuellement avec Samuel Gallet et les membres du collectif Eskandar dans le cadre de Conjuration, il y a quelque chose d’instinctif, d’animal.

Ce que je vous dis aujourd’hui, je pense que je n’aurais pas pu le verbaliser, il y a encore quelque temps. Tout simplement, je ne mettais pas de mots sur ces questions. On me faisait confiance par rapport à des sensations. Mon rapport à la photographie suivait le même cours. J’avais l’impression de me trouver en marge. Mon outil, c’était l’appareil. Mais je ne me revendiquais pas d’autres photographes ou de ce que j’entendais à propos de la photographie.

Inuk_DanRamaen
Série Inuk.

Walden m’a fait passer un cap dans ma capacité à m’exprimer sur mon travail. Cependant, je pense que chaque projet a constitué une avancée. Chaque étape a été nécessaire. Par exemple, j’ai travaillé avec la compagnie L’unijambiste sur un poème inédit d’André Markowicz, Herem. Au départ, c’était un one shot pour la scène, et cela s’est terminé en livre de 300 pages, avec 260 pages de photographies. André Markowicz m’a dit que j’avais traduit son texte en images, ce qui m’a profondément touché.   

Longtemps, j’ai eu l’impression de mettre mes photographies au service d’autre chose, d’un autre medium. De plus en plus, on vient me chercher pour des projets où j’ai une véritable liberté de création, comme c’est le cas avec Eskandar. Bien sûr, j’essaie d’évaluer le bénéfice que chacun pourra tirer de mon travail. Mon regard posé sur ces compagnies de théâtre me permet de fournir dans un premier temps ce dont elles ont besoin pour la communication et les archives. 

En parallèle, j’y vois l’opportunité d’un laboratoire. Récemment, j’ai passé une journée avec un SDF. Je l’ai accompagné sur le terrain où il vit, dans la montagne. Je pense utiliser ces photographies dans un assemblage vidéo dont la bande-son sera réalisée avec les musiciens du collectif. Je vais aussi créer ma propre conjuration photographique qui fera peut-être l’objet d’une prochaine exposition. C’est sans doute Walden qui est le point de départ de cette idée. Travailler sur un sujet commun avec une compagnie, en me laissant un espace personnel que viendront compléter musique et texte. 

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Série Inuk.
— Vous êtes un photographe attiré par les grands espaces, mais aussi un photographe de scène, notamment musicale. La scène étant à première vue un espace circonscrit, faut-il dépasser cette vision pour être un bon photographe de scène ?

— Nous parlions tout à l’heure de temps de prise de vue. Un jour, un musicien m’a dit que mes photographies étaient rythmées. Je considère qu’une photographie de scène musicale doit renseigner quant à la musique qui est jouée. Pour un morceau qui mène vers de grands espaces, la photographie doit faire de même.

Lors de mes premières expériences, je considérais mon appareil comme un instrument de musique, avec lequel je me laissais aller à des improvisations. Je ne pense pas que l’intellect ait beaucoup à voir là-dedans. Peut-être par la suite, lors de débriefs.

Je serais incapable de donner la bonne formule. Un son, un rythme, une présence va avoir une influence, orienter. Les photographies dont je suis le plus fier sont celles où j’éprouvais le plus de plaisir musical, au moment de les prendre. »

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