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Éloïse Mercier théâtre
Éloïse Mercier (crédit photo : Vincent Bérenger)

Éloïse Mercier : « Comment s’adapter lorsque l’on est placé hors de son élément naturel ? »

D’une période de sa vie passée à Hô Chi Minh-Ville, au Vietnam, Éloïse Mercier a extrait Une goutte d’eau dans un nuage, une pièce entre chronique et fiction. Laquelle se joue à Avignon, au Théâtre Transversal, du 7 au 31 juillet.

— Éloïse, Une goutte d’eau dans un nuage parle de la transformation de Hô Chi Minh-Ville, mais aussi de celle d’une jeune femme. Votre propre vécu dans cette ville, où vous avez travaillé dans une grande entreprise, a-t-il participé à une transformation qui vous a amenée vers le théâtre ?

— En fait, j’étais déjà dans le théâtre avant de passer à autre chose. Ce fut donc pour moi un retour au théâtre.   Effectivement, le temps que j’ai passé là-bas m’a transformée. Il m’a laissé en mémoire plein d’impressions, plein de sensations qu’à l’époque j’avais notées, et dont je me suis servi pour créer la pièce.

Cette période de ma vie remonte maintenant à 10 ans, et je suis retournée à Hô Chi Minh-Ville en 2019. J’étais curieuse de voir à quel point la ville avait changé : en quelques années, des quartiers ont été transformés et il y a eu un fort développement urbain.

La notion de changement d’état m’intéresse beaucoup. D’ailleurs, la transformation est un axe que suit mon parcours. J’ai pris pour habitude de passer d’un état à un autre. J’ai commencé par faire du théâtre, j’ai obtenu un master de Philosophie, puis j’ai intégré l’ESSEC où il m’a fallu m’adapter, me transformer, ensuite j’ai travaillé au Vietnam, pour aujourd’hui faire du théâtre, où je me sens tout à fait à ma place.

Cela m’intéresse de rester perméable aux différentes formes que l’on peut adopter, qu’il s’agisse d’opportunités professionnelles, de formes de création, de sources d’inspiration.

C’est en passant par le monde de l’entreprise, avec ce qui peut être ressenti comme une aridité, un environnement très éloigné de la création, que j’ai touché du doigt cette dernière.

Ce voyage m’a aussi transformée dans la mesure où —et là je dévoile un peu la fin de la pièce— j’ai dû quitter le Vietnam en catastrophe : j’ai eu un accident sérieux et il a fallu me rapatrier en France. De fait, il y a eu une réelle transformation qui s’est opérée à l’intérieur de moi, physiquement. Le processus par lequel je suis ensuite revenue au théâtre a pris du temps, mais cet accident en fait partie.

Une goutte d'eau dans un nuage cc Vincent Bérenger
Une goutte d'eau dans un nuage (crédit photo : Vincent Bérenger)

— Vous évoquez les notes que vous avez prises tandis que vous étiez à Hô Chi Minh-Ville. Aviez-vous déjà en tête de les exploiter par la suite, sous forme de pièce ou autre ?

— J’ai toujours écrit, pris des notes. C’est une habitude que j’ai, depuis toute jeune. Ces notes prises au Vietnam étaient de l’ordre du ressenti.

C’est cela que j’essaie de transmettre dans le spectacle. Quelque chose qui est sensoriel. L’expérience que l’on fait d’une atmosphère qui est différente, et qui nous transforme.

Pour autant, à l’époque je n’ai pas pris ces notes dans l’optique de créer un spectacle. Il s’agissait de notes personnelles, afin de marquer l’instant, de le garder en mémoire.

— Quel rôle joue l’élément aquatique dans la pièce ?

— Au Vietnam, l’eau est un élément très présent. Il y a les fleuves, la mer, les pluies. La mousson est un phénomène particulièrement impressionnant, qui fait craindre d’être submergés, engloutis. Pour moi, l’eau est représentative de ce pays. Elle s’est imposée comme une évidence.

En outre, l’eau participe de la notion de transformation dont je parlais. L’eau est un élément qui se transforme. Le titre de la pièce, Une goutte d’eau dans un nuage, est tiré d’une phrase de Robert Musil : «  Il serait original d’essayer de se comporter non pas comme un homme défini dans un monde défini […] mais, dès le commencement, comme un homme né pour le changement dans un monde créé pour changer », ce à quoi il ajoute : « c’est-à-dire comme une goutte d’eau dans un nuage. » Dans un nuage, une goutte d’eau va passer par plusieurs états. L’eau s’adapte à différentes conditions, à différents environnements.

Au plateau, un poisson rouge nage dans un bocal. On me demande souvent la raison de sa présence. Je trouve intéressant que chaque spectateur se raconte sa propre histoire avec ce poisson rouge. Lequel fait aussi écho avec le personnage de la jeune femme, qui change d’état, qui est placée dans des conditions atmosphériques, sensorielles, nouvelles pour elle. Comment s’adapter lorsque l’on est placé hors de son élément naturel ?

— Dans la note d’intention de la pièce, vous évoquez Marguerite Duras. Lors de votre période saïgonnaise, avez-vous retrouvé des éléments, même intangibles, qui traversent certains de ses romans ?

— À vrai dire, je n’avais pas beaucoup lu Duras avant d’écrire la pièce.  Bien évidemment, j’avais vu le film L’amant, d’après le roman éponyme, j’avais lu quelques extraits de ses livres, mais je n’étais pas une experte de Duras. En arrivant au Vietnam, j’avais plutôt en tête l’imaginaire collectif autour de Marguerite Duras, autour de sa façon de raconter ce pays.

C’est l’écriture de la pièce qui m’a fait découvrir plus amplement Duras. Avec beaucoup d’étonnement d’ailleurs, en constatant à quel point nos écritures se parlaient. Des expressions que j’employais et que je trouvais dans ses textes. Cela fait peut-être partie de l’héritage collectif, dont j’étais imprégnée sans le savoir.  Ce qui m’a fascinée chez Duras, avant même son œuvre, c’est sa voix, sa manière de parler. Dans la pièce, il y a un extrait de l’émission Apostrophe où elle lit un extrait de L’amant. Sa manière de faire entendre un texte est tout à fait rare. Lorsque j’écris, je réfléchis beaucoup au rythme et au son de la parole. Sa rythmique du texte m’a semblé très familière.

Je me suis aperçue, en discutant avec des Vietnamiennes et des Vietnamiens, qu’en dépit des changements profonds connus par le pays, il reste des traces de l’époque qu’a connue Duras. Beaucoup disent encore : « Saïgon », plutôt que Hô Chi Minh-Ville, comme s’il s’agissait du nom de cœur de la ville.

Il y a une densité de l’air, une humidité, présente dans les romans de Duras, que nous essayons de faire ressentir au plateau, à travers des sons, à travers des images, à travers des mots, pour amener le public en voyage.

Une goutte d'eau dans un nuage

Texte Éloïse Mercier 

Mise en scène Éloïse Mercier 

Avec Éloïse Mercier 

Conception sonore Vincent Bérenger, Éloïse Mercier 

Arrangements et mixage Charlie Maurin  

Création vidéo Vincent Bérenger 

Création lumière Nicolas Martinez 

Régie lumières Jean-Louis Barletta 

Voix vietnamienne Ha Nguyën T.H 

Poésie vietnamienne Phe X. Bach 

Production Compagnie Microscopique 

Coproduction Châteauvallon-Liberté, scène nationale 

Coréalisation Théâtre Transversal, Avignon Soutien Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur – Département du Var – Arsud dans le cadre des plateaux Solidaires – DRAC Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur dans le cadre des projet internationaux et de la SACD

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