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Chill Okubo
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Chill Okubo : « Témoigner de l’intime, renverser les préjugés, les discriminations. »

Réalisatrice, photographe et directrice de la photographie, Chill Okubo dévoile ici plusieurs clés de lecture de son travail, du Japon aux nuits inaccoutumées.

— Chill, sur votre site d’artiste, vous écrivez que votre condition de Hâfu est au centre de votre travail. De quelle manière expliciteriez-vous cela ?

— Hâfu est un terme japonais qui définit les métisses au Japon. Il vient du terme anglais half prononcé phonétiquement en japonais. Je le trouve très juste et j’aime m’identifier ainsi car il contient tout. Et en même temps, il exprime qu’il n’y a pas véritablement de terme en japonais pour exprimer les métisses, ou bien qu’il exprime déjà en lui le stigmate d’une société. Ma mère est japonaise. Du côté de mon père, mon grand-père était juif, naturalisé français, et originaire de Berlin. Le reste de cette famille s’est exilé en grande partie aux Etats-Unis en 1933.

J’ai passé toute mon enfance à chercher laquelle de mes identités avait une place ici. Laquelle était légitime d’être ici, laquelle là-bas, etc. On m’a souvent demandé si je préférais ici ou là-bas, mais on m’a rarement demandé si j’aimais autant les deux.

Ce qui a créé en moi, au fur et à mesure, une fragmentation de moi-même. J’ai fini par développer des morceaux de vie ici et là et une vie à plusieurs vitesses.

Et puis dernièrement, j’ai travaillé durant 5 ans sur un tournage qui m’a beaucoup questionné personnellement sur les possibilités d’une intersectionnalité, d’un monde commun possible pour toutes ces identités.

Extrait du film Môippen Mama !, de Chill Okubo

— Compte-tenu des difficultés rencontrées par les métisses au Japon, comment se sont déroulés les projets artistiques qui vous y ont ramenée ?

— En fait, je tournerais la question à l’envers. La réalisation de ces projets s’est décidée parce que j’occupais une position de stigmate, à plusieurs endroits.    

Il est question de légitimité. Je me bats pour mes droits en tant que métisse, en tant que gouine, en tant que non-binaire. La stigmatisation est si forte au Japon que j’ai intériorisé une sorte de soumission. Lorsque j’étais plus jeune, je voulais tellement me faire accepter par la société sur place que je surjouais les codes sociétaux.   

1. Chill Okubo, avec son frère, au début des années 90, devant la maison en bois fumé de Kôbe, détruite en 1995. 2. Chill Okubo, au centre, en 1996 devant la maison de la tante de sa mère, entourée, de gauche à droite, par sa mère, son grand-oncle, sa grand-mère et sa grand-tante.

Le langage des images a été un médium de transition dans lequel je peux faire se rencontrer ces regards. Leur silence et la présence du hors-champ le rendent possible, je crois.

Y est toujours présent, je crois, la notion du vide, de la disparition. En 2011, une phrase forte m’a beaucoup marquée, et m’a beaucoup influencée dans ma vie par la suite. Ma mère m’a dit juste après la catastrophe, et juste avant que l’on s’y rende, que ce serait peut-être notre dernier voyage au Japon.

J’ai fait l’affiche de mon film Môippen Mama !, reprise à la main par Léa Le Berre sous la forme d’un croquis, à partir d’un portrait de ma mère que j’ai réalisé en la positionnant face à un miroir dans une salle de bain d’un ryokan (vieille auberge) qui n’existe aujourd’hui malheureusement plus, à Tsuruoka. Son corps est scindé en deux, une moitié est reflétée par le miroir dans son Yukata (tenue de nuit japonaise), l’autre moitié n’existe plus. C’est le vide du mur blanc de la salle de bain. Elle me regarde (l’objectif). C’est un portrait-autoportrait.

Portrait de la mère de Chill Okubo, par Chill Okubo
Affiche du film Môippen Mama !, de Chill Okubo, par Léa Le Berre

En 1995, ma grand-mère a perdu sa maison pendant le séisme de Kôbe. Tous mes souvenirs d’enfance avec. Seule ma mère a pu s’y rendre pour l’aider et récupérer ce qui était récupérable. Elle a retrouvé les films de mon grand-père qui est un grand héritage d’images d’archives du Japon entre 1936 et 1942. Il a filmé le Japon à travers ses voyages avec ses parents, les défilés militaires, les fêtes traditionnelles etc. C’est un héritage, mais c’est aussi une archive du Japon. Et être Hâfu et avoir cela entre ses mains, c’est étrange.

Je ne l’ai jamais connu et je le découvre et rencontre à travers ses films. Il est absent de toutes ces images, à part un plan où il mange des Udon (nouilles). Et à la fois, c’est l’omniprésence de son regard subjectif, sa présence en hors-champ.

Photographies par Haruyuki Ôkubo, grand-père de Chill Okubo

— L’une de vos séries photographiques, intitulée Errances nocturnes, propose une immersion dans des clubs comme le Batofar, le Social Club ou encore La Machine du Moulin Rouge, et met en lumière des personnes de la communauté LGBTQIA+. Pour vous, le but est-il d’apporter un témoignage le plus brut possible, loin des clichés qui naviguent dans l’imaginaire collectif ?

— Je ne suis pas sûre qu’il soit question de but, mais d’un besoin. Le besoin de témoigner de l’intime, de renverser les préjugés, les discriminations. De faire exister cet intime autrement qu’à travers les représentations qu’on subit autour de nous.

Tout comme l’importance que ces soirées, ces milieux existent, qui nous permettent de se retrouver et d’être. C’est politique. L’art est politique. Ces soirées le sont aussi.

Je devrais d’ailleurs changer le titre de cette série car il n’est pas question d’errance. Bien au contraire. Lorsque je sors dans ces soirées, je sais très bien pourquoi j’y vais. Peut-être que je cherche à capter les moments de solitude que je ressens chez les autres à un temps donné. Un moment de solitude qui rend possible aussi la rencontre avec l’autre. Parfois c’est seulement un regard que je pose sur ces personnes, de tendresse et de respect.

Il y a quelque chose de l’ordre de la solitude qui peut exister à l’intérieur même d’une famille.    

Portrait de Isu, par Chill Okubo

— Vous avez consacré des reportages photographiques à de nombreuses marches et manifestations, parmi lesquelles les marches pour la vérité et la justice pour Adama Traoré. Lorsque vous effectuez ce type de reportage, laissez-vous de côté la dimension artistique ? 

Photographie par Chill Okubo, lors d'une marche.

— Poser un cadre, regarder d’un certain endroit, c’est déjà artistique par la forme. Ma plus grande question lorsque je suis en manifestation est celle de la légitimité, de la limite du voyeur et du photographe. Je ne photographie que les luttes avec lesquelles je me sens concernée, et les manifestations auxquelles je me rends parce que ce sont également mes luttes.

La marche Adama, c’est une grande marche antiraciste. La marche de la dignité et de la justice aussi, que je trouve très intersectionnelle. Les manifestations contre la transphobie, la marche des travailleuses du sexe, la marche de nuit du 7 mars, à la veille du 8 mars qui est une marche féministe intersectionnelle, la marche contre les violences policières qui est une marche antiraciste et contre la domination d’un régime sécuritaire.

Dans cette démarche, l’artistique est au service de mon engagement politique. Et si mon besoin est de marcher plutôt que de témoigner par des images, je le fais. Je ne m’oblige pas à faire des images coûte que coûte. Il m’arrive de venir avec tout mon équipement sans le sortir, car j’éprouve à cet instant davantage le besoin de faire corps avec la marche que de m’en écarter pour la prendre en photo.

Je considère d’ailleurs cette démarche photographique comme la constitution d’une archive de toutes les manifestations auxquelles je me rends, plutôt qu’un travail artistique.     

— Vous venez de réaliser une série de 17 films courts qui accompagnent la sortie du dernier album du groupe Mansfield.TYA. Pourquoi le choix s’est-il porté sur ce format plutôt inhabituel, quelles voies permet-il d’explorer ?

— Bien sûr, la stratégie de diffusion en est une première raison. Et l’idée de réaliser ces stèles comme des films expérimentaux était pour moi un challenge en tant que réalisatrice. L’équipe m’a fait vraiment confiance et m’a offert cette liberté.

L’univers de Mansfield.TYA est très poétique. Et apporter cette dimension faisait sens. Je crois qu’il faut voir ces stèles comme des poèmes de l’intime. J’ai vraiment adoré faire ces compositions à plusieurs mains. Merci Mansfield.TYA et l’équipe de Warriorecords !     

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