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Jean Rooble (crédit photo : Max Dubois)

Jean Rooble : « Si je peins des portraits, c'est avant tout parce que je m'intéresse à l'histoire des gens. »

Artiste plasticien et graffeur autodidacte, Jean Rooble a commencé le graffiti en 1999. D’abord axé sur le lettrage, son travail s’oriente ensuite vers la réalisation de portraits hyper-réalistes, sur murs ou sur toiles, à la bombe de peinture, à main levée. 

— Jean, vous avez réalisé une série de portraits peints sur des panneaux de bois, où le visage du sujet est éclairé par un écran. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette interaction homme-machine ancrée dans nos vies ?

Selfie, par Jean Rooble

— Cette série d’une quinzaine de portraits faisait partie d’une exposition personnelle, à l’Institut Culturel Bernard Magrez de Bordeaux. Cet éclairage donné par un écran m’a permis de travailler sur les clairs-obscurs, en m’inspirant de ce que l’on voit chez les maîtres du genre, comme Rembrandt ou de La Tour, de leur travail sur la Lumière, avec un grand L, avec ce qu’elle pouvait avoir de sacré, ou son évocation du foyer, de la famille, de la chaleur humaine, de l’amour.

En outre, j’ai essayé de trouver des analogies en termes de structure, de composition, de posture, entre ces œuvres classiques de grands maîtres et des postures « modernes » de notre quotidien, entrées dans notre gestuelle de manière instinctive, lorsque nous sommes absorbés par un écran.

— Vous avez créé plusieurs fresques murales avec d’autres artistes, en duo, voire en trio. Quels sont les ingrédients d’une co-création réussie ?

— J’ai appris la peinture par le biais du graffiti. Quand on devient graffeur, on cherche souvent à intégrer des collectifs de graffeurs. Cependant, dans mon cas, plus j’affirme ma pratique, moins je suis enclin aux concessions. Dans les faits, je réalise moins de collaborations que par le passé.   

Le facteur déclencheur d’une collaboration peut être un élément non provoqué, à un moment donné. Une sorte d’alignement des astres. Certaines collaborations s’imposent d’elles-mêmes. Ainsi, j’ai travaillé avec des artistes tandis que je n’avais jamais envisagé de collaborer avec eux. D’autres collaborations s’inscrivent dans le temps.   

Lorsque je collabore avec un autre artiste, j’aime que tout soit bien cadré, réfléchi en amont. En effet, j’ai pour habitude d’effectuer un travail préparatoire, notamment à travers des shootings photo dont j’établis la ligne directrice, et dont je tire ensuite les photographies à partir desquelles je vais peindre. C’est un processus plutôt long et rigoureux. Il est donc difficile pour moi d’envisager un freestyle sur un mur, par exemple.  

D’autres artistes, dont certains font partie de mon entourage, sont plus instinctifs, travaillant à partir d’éléments abstraits, plus aptes peut-être à capter une énergie et à la restituer par la peinture. 

— Avez-vous encore la tentation d’une pratique sauvage, hors commande, dans l’espace public, de votre art ?

— Cela fait longtemps que je n’ai pas peint un mur juste pour le plaisir, sans aucun commanditaire, sans objectif final. Depuis quelques années, les projets s’enchaînent, ce qui me demande du temps et de l’énergie.

C’est toujours un risque, lorsque l’on fait de sa passion son métier, le moyen de gagner sa vie, de ne plus du tout pratiquer cette passion juste pour soi.   

— Parmi vos œuvres récentes, il y a deux fresques peintes sur des immeubles d’habitation, Le grand écart, à Saint-Martin, et Le cuir usé d’une valise, à Morlaix, qui abordent le thème de l’exil. Quelles ont été les réactions des habitants des quartiers concernés ?

Le cuir usé d'une valise, par Jean Rooble
Le cuir usé d'une valise, par Jean Rooble

— L’exil est un thème qui me touche beaucoup. Si je peins des portraits, c’est avant tout parce que je m’intéresse à l’histoire des gens, à leur parcours. Même si je pars d’une idée, d’un a priori, même positif, cela est souvent démonté par les rencontres que je fais par la suite. J’essaie toujours de creuser dans ce sens.

Concernant le mur de Morlaix, je me suis intéressé à l’histoire de Youssef, qui est français d’origine palestinienne et dont les parents vivent en Israël. Le thème du festival dans le cadre duquel j’ai peint cette fresque était le voyage. Je voulais éviter l’écueil de certains clichés, le marin, le goéland… J’ai préféré me concentrer sur une personne dont l’histoire est liée à l’exil, en m’appuyant sur un titre de rap, du groupe La rumeur, qui raconte l’exil de leurs parents. J’ai effectué un parallèle entre ce morceau et l’histoire de Youssef. Hélas, nous sortions d’une période de confinement, et je n’ai pas pu rencontrer autant de personnes que souhaité au cours de la création.

Le grand écart, par Jean Rooble
Le grand écart, par Jean Rooble

Pour Le grand écart, à Saint-Martin, je souhaitais parler d’une Antillaise ou d’un Antillais parti vivre en métropole. Dans ma tête, il s’agissait d’un éloignement contraint, d’un déchirement. En discutant avec des habitants, je me suis aperçu qu’il y a une acceptation quant à la nécessité de partir en métropole, ou aux États-Unis, si l’on souhaite travailler dans un secteur autre que le tourisme. La personne qui m’a servi de modèle, qui vit à Bordeaux avec son fils depuis 4 ans, voit dans son exil une opportunité, une expérience positive qui lui permet de faire avancer ses projets.

À mesure que la fresque avançait, de plus en plus de personnes sont venues vers moi. Je n’ai eu que des retours positifs. Les habitants étaient fiers qu’un mur soit peint de cette façon dans leur quartier. La question, pour eux, était de savoir qui était cette femme. Ils se demandaient s’il s’agissait d’une personnalité, ce qui aurait été peut-être moins apprécié, et lorsqu’ils ont su que c’était une Antillaise partie pour trouver de nouveaux horizons, ils étaient ravis, parce que cela faisait écho avec leurs propres histoires familiales.

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